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Etre séropositif, c’est vieillir plus vite ? (avec David Zucman)

3 juin 2011 (papamamanbebe.net)

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Sandra : Nous sommes avec l’infectiologue David Zucman. Vous êtes venu pour parler notamment du vieillissement chez les personnes séropositives. Lors de votre dernière participation à l’émission de radio, le 22 avril 2008, vous avez dit que les problèmes cardiovasculaires, métaboliques et les cancers semblent apparaître 10 ou 15 ans plus tôt chez les séropositifs avec l’âge. C’est comme si on vieillissait plus vite. Ce constat est toujours le même aujourd’hui ?

David Zucman : Oui, c’est vrai le constat est toujours le même, avec quand même une amélioration globale. C’est vrai que, l’amélioration des traitements, c’est sûr a diminué le poids très lourd des complications liées au traitement. C’est vrai qu’il y a des 10 ans par exemple, on avait énormément de complications métaboliques, de troubles cardiovasculaires très précoces chez les patients. Et c’était la période où on utilisait beaucoup de médicament comme le crixivan ou le zérit qui étaient vraiment des antirétroviraux très toxiques. Et depuis qu’on a des médicaments quand même qui se sont améliorés, les nouvelles générations de traitements, on a quand même moins de complications liées au traitement. Néanmoins, ils demeurent quand même des phénomènes alarmant dans ces domaines dont a on parlé c’est-à-dire des troubles métaboliques bien qu’il y en ait moins, certains persistent quand même, des maladies cardiovasculaires précoces, notamment des infarctus chez des gens qui sont jeunes et aussi des cancers. Malheureusement, on a toujours des cas de cancers plus importants chez les personnes concernées par le VIH que dans la population générale. Certains cancers sont liés directement au VIH, comme le Kaposi ou les lymphomes, mais on a aussi d’autres cancers qui n’ont à priori pas de liens avec le VIH, comme le cancer du poumon ou les cancers ORL qui sont plus liés au déficit immunitaire et à des facteurs du mode de vie, le tabagisme, des choses comme ça qui viennent augmenter ce risque de cancer. Donc le constat reste le même bien qu’il y ait eu quand même une amélioration très nette des troubles liés à la toxicité des médicaments.

Sandra : Pouvez-vous expliquer ce que sont les problèmes cardiovasculaires, les problèmes métaboliques et les cancers non classant sida ?

David Zucman : Bah oui je peux le faire. Alors les troubles métaboliques. Il y a deux grandes catégories, il y a d’une part le diabète. Le diabète c’est l’augmentation du taux de sucre dans le sang. C’est vrai que le diabète est plus fréquent chez les personnes concernées par le VIH, notamment celles qui sont sous trithérapies avec inhibiteur de protéase, et aussi avec le fameux zérit dont on a parlé. Donc les personnes séropositives développent plus tôt le diabète que la population générale non concernée par le VIH. Cette fréquence du diabète est à peu près le double chez les personnes infectées par le VIH sous trithérapie comparé à la même classe d’âge n’ayant pas le VIH. Donc c’est quand même une augmentation de fréquence tout à fait nette. On avait aussi beaucoup de trouble métabolique qu’on a appelé triglycéride et cholestérol. Ça, il y a 10 ans, ça représentait presque la moitié des patients. Il y avait une augmentation importante. Soit des triglycérides, soit du cholestérol, soit des deux. Et ça aussi, c’était très directement lié à l’utilisation du zérit, à la lipodystrophie qui était très fréquente il y a une dizaine d’années. Quand on a trop de cholestérol, trop de glycérine dans le sang, on risque de faire un infarctus donc un événement cardiovasculaire, parce que le mauvais cholestérol va se déposer dans les artères et augmenter le risque d’infarctus ou de maladies coronaires. Donc ça, c’était pour les troubles métaboliques. Donc les accidents cardiovasculaires c’est essentiellement des infarctus. Il y a aussi des accidents qu’on appelle cérébrocardiovasculaires, donc quand c’est une artère du cerveau, mais c’est plus rare. Et puis aussi on l’artérite des membres inférieures, c’est-à-dire quand c’est les artères des jambes qui se bouchent. Quels en sont les facteurs ? Pourquoi est-ce que les personnes concernées par le VIH ont ces troubles ? La grande majorité des cas, le tabagisme est là. On ne sait pas pourquoi, mais, le tabac c’est mauvais pour tout le monde et c’est spécialement mauvais pour les personnes séropositives sous traitement. On a l’impression que ça va augmenter énormément le risque cardiovasculaire. Quand on regarde comme ça, les personnes séropositives sous trithérapie qui font un infarctus jeune, la très grande majorité d’entre elles sont fumeuses et donc c’est le tabac qui va jouer un rôle très mauvais associé à la trithérapie, associé au VIH.

Sandra : Et les cancers non classant sida qu’est-ce que c’est ? Pourquoi on dit que c’est non classant sida ?

David Zucman : Je vous ai déjà un petit expliqué. Les cancers qui classent sida, c’est la maladie de Kaposi, ces taches sous la peau, qui est devenu aujourd’hui très rare grâce à la trithérapie. C’est aussi les lymphomes non hodgkiniens qui étaient très fréquents avant l’ère des antirétroviraux et eux aussi, sont devenus beaucoup plus rares depuis les trithérapies actives. Et les cancers non classant sida, c’est d’autres cancers qui à priori n’ont pas de lien direct avec le déficit immunitaire. J’ai cité par exemple le cancer du poumon qui est fréquent chez les personnes séropositives, avec là aussi un rôle majeur du tabac. Il y a les cancers ORL aussi qui sont très favorisés par le tabac chez les personnes séropositives et un cancer qui est lui aussi très fréquent, qu’on appelle non classant sida, c’est le cancer de l’anus. On sait qu’il est extrêmement fréquent à cause des papillomavirus qui sont présents chez beaucoup de personnes infectées par le VIH. Donc il y a un risque élevé de cancer du canal anal chez les personnes infectées par le VIH même sous trithérapie.

Sandra : Parce qu’il y a quelqu’un qui m’a posé une question, qui m’a dit que quand une personne meurt, même si c’est un cancer classant sida, on dit toujours qu’elle est morte d’un cancer, pas du sida.

David Zucman : Alors oui, normalement si c’est un cancer classant sida on va dire que le décès est lié au sida. Parce que si c’est un lymphome non hodgkinien qui est secondaire au déficit immunitaire, lui-même secondaire au VIH, on va dire que, si malheureusement la personne meurt de ce lymphome c’est quand même un décès lié au sida. Si le cancer lié au sida entraîne le décès, c’est le sida qui est responsable initialement de tout ça.

Ousmane : Ta question m’a interpellée. Aujourd’hui je devais faire une interview avec un artiste, je n’ai pas pu le faire, mais j’avais prévu une question, à savoir la plupart du temps, les grands artistes que ce soit en Afrique, que ce soit en Europe, aux États-Unis, quand ils meurent, beaucoup disent qu’ils sont morts de cancers alors qu’en général, chez nous en Afrique, quand c’est un artiste qui meurt, même si cette artiste meurt du cancer, on a toujours tendance à dire qu’il est mort du VIH, et donc moi je voulais savoir c’est quoi cette façon de voir les choses, de transformer un peu. Est-ce que c’est typiquement une étiquette qu’on colle aux artistes ? Comment ça se passe ? Je ne sais si quelqu’un peut m’aider là-dessus.

David Zucman : C’est un peu compliqué. Malheureusement, vous le savez, bien que vous soyez jeunes, on meurt tous. Ça, c’est une mauvaise nouvelle. La cause de mort la plus fréquente c’est le cancer. La première cause de mort dans les pays développés on va dire. Puis juste derrière on a les maladies cardiovasculaires, les attaques cérébrales. Ça, c’est les deux grandes causes de mortalités dans les pays développés. Puis bon il y a le sida bien sûr et le sida peut entraîner certains cancers particuliers dont on parlé, Kaposi, lymphome. Mais ces cancers sont quand même rares par rapport à l’immense masse des cancers. Le cancer c’est une maladie, il y a plusieurs centaines cas de milliers de cancers par an en France. Alors, on va dire qu’il y a que, entre guillemets, 6000 contaminations par le VIH et il y a plus que 200 000 cancers nouveaux chaque année. Donc c’est vrai que c’est un poids énorme le cancer. Puis il y a aussi cette intersection chez les patients infectés par le VIH de certains cancers particuliers qu’on peut observer. Donc malheureusement on peut mourir du cancer, on peut mourir du sida.

Tina : Au Comité, on connait des personnes, c’est surtout ceux qui sont anciens dans la maladie qui ont eu le sida dans les années 80, mais aujourd’hui quand ils meurent on entend qu’ils sont morts d’un cancer, mais nous on sait que c’est quand même lié au VIH. Après, comment c’est compté dans les statistiques officielles ? Une personne qui a le VIH, qui a pris des traitements parmi les premiers comme le disait le docteur Zucman, le zérit tout ça, d’après moi, c’est vraiment une cause du décès du cancer. Je ne suis pas médecin, mais souvent j’ai l’impression que c’est lié.

David Zucman : Je vais approfondir. Donc le cancer je l’ai dit, c’est très fréquent malheureusement dans la population générale. Il y a dans l’environnement tout un tas de substance qui provoque le cancer, la substance malheureusement la plus fréquente encore c’est le tabac. Mais il y a tout un tas de substance. Malheureusement, on verra au Japon, autour de Fukushima où il y a eu cette centrale qui a explosé, il y aura dans les années qui viendront plus de cancers. On sait que, il y a des cancérigènes chimiques, qu’il y a des cancérigènes radioactifs. Il y a beaucoup, malheureusement, de molécules qui peuvent induire l’apparition de cancers chez tout le monde. Est-ce que les antirétroviraux peuvent provoquer des cancers ? Ça, c’est une question très importante. Les antirétroviraux, notamment le zérit, ça a eu beaucoup d’effets secondaires. Mais on n’a pas pu montrer que ça donnait plus de cancers que d’autres. En revanche, tous les problèmes de lipodystrophie, les problèmes de diabète, les problèmes de cholestérol, de triglycéride, oui très clairement, c’était en grande partie lié au zérit. Mais le cancer, on n’a pas pu le montrer que c’était en lien avec les traitements antirétroviraux. Donc, il y a une réalité, c’est effectivement les personnes séropositives font plus de cancers, c’est sûr. Qu’est-ce qui revient au déficit de leur système immunitaire ? Certainement, ça joue. Qu’est-ce qui revient aux facteurs de l’environnement ? Beaucoup de choses. Moi vraiment je suis frappé par le nombre malheureusement de cancers liés au tabac. Le tabac on sait que c’est une catastrophe. Il faut certainement avoir une politique de dépistage très attentive dans la population infectée par le VIH pour dépister les cancers. Alors évidemment on ne peut pas tout dépister. C’est très difficile. Faudrait couper tout le monde en morceau pour être sûr qu’il n’y ait pas un cancer quelque part. Mais en tout cas, les cancers fréquents, il faut certainement avoir un dépistage qui se fasse régulièrement, le dépistage du col de l’utérus, ça, c’est très important pour dépister le cancer du col de l’utérus chez les femmes qui ont le papillomavirus. Le cancer de l’anus chez les hommes qui ont aussi ces papillomavirus. Le cancer du poumon chez les personnes qui fument, les cancers ORL chez les personnes qui fument ou les personnes qui peuvent aussi avoir les papillomavirus au niveau de la gorge. Tout ça, ça fait partie de la politique de dépistage au même titre que le dépistage du cancer du sein chez la femme. Au même titre aussi que le dépistage du cancer du colon après la cinquantaine, par la recherche de sang dans les selles, qu’on appelle test hemoccult. Tout ça doit être fait de façon particulièrement répétée et attentive chez les personnes concernées par le VIH parce qu’elles ont plus de risque de cancers.

Transcription : Sandra Jean-Pierre