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Vivre avec le VIH au Maroc : le reportage de Ben à Casablanca

2 avril 2010 (papamamanbebe.net)

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Reda : Pourquoi le Maroc ? Un petit peu à cause de Ben, notre correspondant à Valencienne. Il était parti là-bas en voyage perso, privé et c’était plus que des vacances. Et il s’est retrouvé à Casablanca, rencontrer les personnes vivant avec le VIH. A visiter les associations pour essayer de comprendre qu’elle est la situation des séropositifs là-bas, quelles sont les revendications portées par les personnes concernées, quel rôle jouent les associations petites ou grandes, dans la gestion de l’épidémie, et quel rapport entretiennent-ils avec les personnes concernées ? Donc on va essayer de déchi… défricher, pardon, ce terrain-là, sachant qu’actuellement, au moment où je parle, au Maroc, à Casablanca, se déroule la cinquième rencontre Francophone sur le VIH/Sida. Des personnes, dont celles que vous allez écouter, ont mené le combat pour avoir droit à la parole en tant que personnes vivant avec le VIH. À la tribune de cette conférence, on va écouter certains d’entre eux, en commençant par la question de la prévention et de la découverte de la séropositivité. Ben, avait interrogé deux hommes séropositifs et il leur demande quand et comment ils ont découvert leur séropositivité, et racontent aussi les conséquences que cela a provoquées dans leur vie personnelle et professionnelle. Voila donc le premier volet d’une série, je sais qu’au Maroc Jamal et d’autres camarades ont attendus très longtemps pour qu’on diffuse ces interviews et on est très fiers de le faire aujourd’hui.

(Début du son)

Ben : A quelle occasion tu as découvert ta séropositivité il y a quatre ans ?

— J’ai eu une bronchite, je suis tombé malade vraiment, après des analyses je me suis… trouvé que j’étais porteur d’un virus.

Ben : Peut-être que ça faisait des années mais que tu n’étais pas au courant quoi…

— Bien sûr, mais quand je suis tombé malade, j’ai eu une bronchite.

Ben : Pneumocystose ?

— Oui, c’est ça. Une bronchite.

Ben : D’accord.

— Et envers les analyses, je me suis, j’ai trouvé que j’étais porteur du virus.

Ben : Tu as des enfants ?

— Non. Malheureusement ma femme n’a pas pu accepter et on a divorcé. Et malheureusement, après deux ans il s’est avéré qu’elle était elle aussi porteuse du virus. Expulsé, j’ai perdu ma femme, j’ai perdu mon foyer, j’ai perdu mon boulot, j’ai tout perdu. Je n’ai rencontré que de la haine, la stigmatisation, la discrimination.

Ben : Et quel métier faisiez-vous ?

— Avant j’étais, je travaillais dans le domaine commercial, j’étais bien dans ma vie, dans mon ancienne comme diraient les… comme disent les Français.

Ben : Et toi, tu es marié, tu as des enfants ?

— Oh j’étais marié, et vraiment c’est la maladie qui a fait en sorte, parce qu’il y a eu des problèmes et qu’on s’est séparés. Je travaillais en France, à Axa assurance, et dès que la chose c’était… bon moi j’ai connu ma séropositivité lors du don du sang pour les Palestiniens. C’était à saint Denis, et c’est là qu’on m’a appris en revenant chercher les résultats on m’a dit que c’était, que j’étais séropositif. Quand j’ai dit la même chose à ma compagne elle a fait des analyses aussi, il s’est avéré qu’elle est aussi positive, d’où c’est venu on ne peut pas savoir. Je suis resté Marocain malgré le fait que j’étais en France et j’ai gardé cette culture de ne pas aller voir le médecin tous les trois, quatre mois. Et d’ailleurs c’est un grand problème ici au Maroc, parce qu’il y a des gens qui restent cinq ans, six ans séropositifs, sans le savoir. Quand ils viennent à l’hôpital, c’est avec un taux de CD4 de moins de cent, moins de cent ! Et ces gens-là, la majorité, je dis la vérité, ce sont des femmes du sexe, c’est des gens qui travaillent dans le sexe, c’est-à-dire c’est leur travail. Alors pendant cinq ans ne pas savoir qu’on est atteint et faire ça sans préservatif. D’ailleurs pour les préservatifs, on ne les trouve pas ici. On ne donne pas… on ne donne pas de préservatifs.

Ben : Ah bon, on ne donne pas de préservatifs pendants les campagnes, ou à l’hôpital on ne distribue pas de préservatifs ?

— Pas du tout. Ils ne distribuent pas, il n’y a pas de distributeurs, on n’en parle pas. Ils savent bien que l’infection, c’est quelque chose de grave, par rapport au VIH, on ne donne pas ça. Il y a même, je vais vous étonner, une fois j’étais, pas invité, mais j’ai été rendre visite à une association, j’ai trouvé qu’ils vendaient les préservatifs ! Je vous assure qu’ils vendaient les préservatifs à la pièce.

Ben : Donc il y a encore beaucoup de travail en matière de prévention ici au Maroc.

(Fin du son)

Reda : Ben, correspondant à Valencienne, mais là il était à Casablanca. Il a rencontré plusieurs personnes vivant avec le VIH, des médecins aussi des soignants, et il a visité plusieurs associations, voici des extraits donc, de ce reportage réalisé en novembre 2009. Deuxième volet, pour savoir comment les personnes séropositives sont soutenues psychologiquement à l’hôpital. Ben a posé cette question-là à un homme séropositif.

(Début du son)

— Marocain de 39 ans, qui vit avec le virus depuis 10 ans et le virus m’a fait perdre ma femme, c’est ma moitié, et depuis je suis en train de souffrir psychiquement.

Ben : Au niveau du soutien psychologique est-ce que tu as, on t’a proposé du soutien psychologique ou des activités dans le but de casser l’isolement et d’essayer de retisser du lien ?

— Non, malheureusement non. Mais je peux dire le contraire il a été fait. Ils m’ont vraiment cassé le moral à cent pour cent, ils m’ont épuisé, et ils ont à un moment donné, ils commencent à nous séparer pour qu’on a…, le soutient psychologique vraiment que j’ai reçu, je ne vais pas le nier par des gens qui sont infectés. Le premier jour, il y en a qui sont, des gens qui m’ont monté le moral, qui m’ont dit, voilà c’est un virus où tu peux vivre avec, il faut faire, il faut faire… Mais au niveau des organismes je n’ai rien reçu.

Ben : Donc tu es en train de me dire que les seuls qui t’ont soutenu moralement et qui t’ont expliqué ce qu’étaient le virus et les traitements ce sont les malades eux-mêmes.

— Oui c’est les malades eux-mêmes. Si on parle de l’accès au traitement c’est… comme on appelle ici, c’est l’éducation thérapeutique. C’est que la première fois que tu…, qu’ils commencent le traitement, on t’oriente vers une personne qui te parle pendant trois minutes, voila, ce médicament, ce médicament tu vas le prendre à huit heures et l’autre à huit heures dix voila, c’est deux jours d’intervalle. Soit tu ne vas pas manger une heure après et une demi-heure avant, un truc comme ça, c’est tout. C’est ça l’éducation thérapeutique.

Ben : Donc pour quelqu’un qui a ton niveau scolaire, je pense que tu sais lire les notices.

— Ah bien les notices et les effets secondaires, les effets indésirables malheureusement. Mais il y en a 99 % qui ne savent pas.

(Fin du son)

Reda : Extrait donc de ce reportage de Ben à Casablanca, où il avait rencontré les personnes séropositives, des soignants des acteurs de la lutte contre le sida au Maroc. Réaction autour de la table, Nabila ?

Nabila : Je dirai ce que je… je ne suis pas très étonnée parce qu’il y a quelques décennies en France, c’était exactement la même chose. Les gens d’abord découvraient leur statut sérologique à l’occasion d’une transfusion ou alors, pour les femmes, à l’occasion d’une grossesse, ou alors il faut vraiment être malade et avoir une maladie opportuniste. En ce qui concerne la solidarité et la prévention du corps médical et paramédical, on voit que là… ça se limite à… la prise de traitement, c’est ce qu’il vient de dire.

Reda : Et surtout qu’à son expérience personnelle.

Nabila : Voilà. Oui, oui.

Reda : Ca ne lui permet pas de tirer des conclusions…

Nabila : Et que la solidarité, c’est dit en impact de la maladie, déjà sur le plan social, et puis il y a un combat à mener dans ces pays-là. Moi je donnerai l’exemple, aussi, de l’Algérie où j’ai fait un DU (Diplôme Universitaire) dans un hôpital infectieux, c’est quasiment la même chose donc il y a du chemin à faire, mais je pense que c’est par le militantisme, par la solidarité justement ça, c’est un bon signe qu’il y a une solidarité entre les malades. Maintenant que le corps médical et paramédical ne s’associe pas à ça, je trouve ça quand même assez triste, parce que c’est dans l’intérêt de tout le monde qu’il y a une prévention et de l’information surtout. Et puis il y a une chose qui m’a aussi choqué, c’est d’entendre que les préservatifs sont vendus dans les associations, moi je trouve ça inadmissible. Alors que… voila.

Reda : Alors on va continuer à écouter les extraits de ce reportage. Ben a aussi engagé la discussion avec deux hommes séropositifs, sur la question de la prise en charge, puis du soutien, parce que c’est une chose d’avoir les antirétroviraux, encore faut-il avoir les moyens de vivre.

(Début du son)

Ben : Les médecins de l’hôpital, est-ce que vous êtes bien conseillés, est-ce que vos analyses sont faites régulièrement, et à quelle fréquence sur une année ?

— Personnellement je vous dis que la situation elle est un petit peu délicate. Parfois même on pensait à payer les analyses.

Ben : Mais justement la question, est-ce que la prise en charge des traitements VIH elle est prise en charge à cent pour cent ?

— Absolument pas.

Ben : Alors moi, exemple, je n’aurais pas de sécurité sociale ou de mutuelle, comment je fais pour me soigner à Casablanca ?

— Je ne peux rien vous dire.

Ben : Comment à lieu ta prise en charge ici au Maroc ? Avant tout dis-moi quels traitements tu prends.

— Bon, je prends la trithérapie. C’est Retrovir® et Crixivan® c’est la troisième ligne que je prends maintenant. La prise en charge c’est quelque chose que je commence à entendre beaucoup dans les médias, dans beaucoup de choses, je le lis dans les journaux, mais la réalité c’est quoi la prise en charge ? C’est la question que je pose ça fait dix ans. La prise en charge, on prend les malades. La prise en charge du côté médicaments oui, qu’on a les médicaments la trithérapie, et d’après mes connaissances que c’est l’OMS, c’est d’autres organismes qui donnent. Donc la prise en charge franchement j’entends, c’est des millions et des millions qui se donnent pour la prise en charge d’une personne vivant avec le VIH, mais malheureusement, je parle de moi, des gens que je connais il y en a plusieurs, il y a ceux qui sont encore en vie, il y en a qui l’ont perdu. Donc, c’est quoi la prise en charge ? La prise en charge c’est, pour moi c’est un moyen pour des gens, je ne vais pas nommer, mais pour des gens pour faire des fortunes. Mais pour les gens vivant avec le VIH, c’est des gens qui ne reçoivent pas. La prise en charge c’est quoi ? Un panier de 4O dirhams ?

Ben : Tous les combien de temps ?

— Une fois par mois, et ça a commencé ça fait un an maintenant. Mais il y a avant, il y a 8 ans, il y a six ans, il y a 7 ans, il n’y avait pas de la prise en charge.

Ben : Depuis un an tu reçois un panier de 40 dirhams et que comprend ce panier ?

— Non moi je ne le prends pas parce que j’ai ma famille donc je n’ai pas besoin d’un panier de 40 dirhams. Si jamais j’avais besoin d’un panier, c’est un panier pour une personne, pour deux, trois jours. Donc je ne vais pas le prendre. Je ne reçois rien. Mais par contre la seule prise en charge que j’ai de quoi je bénéficie, c’est d’un appareil pour mes dents qui coûte six milles dirhams, que j’ai reçu de l’ALCS. Je l’ai reçu après avoir eu deux ans de galère avec eux. Franchement deux ans de galères. Mais à part ça, la prise en charge on ne donne pas. Dernièrement, j’étais parmi les bénéficiaires d’un microcrédit pour refaire ma vie, et être indépendant, de moi-même, et de quoi gagner ma vie. Et donc je ne vais pas citer, il y a des gens qui m’ont appelé, bon voila, tu peux bénéficier, tu peux faire un projet. Comme j’étais dans le textile, tout ce qui est commercial, donc j’ai préparé un dossier de 50 000 dirhams. Un microcrédit sans intérêts, je devais rembourser. J’ai donné le projet, après ils ont accepté le projet mais seulement avec 17 000 dirhams. 17 000 dirhams, c’est 1 500 euros. 1 500 euros pour refaire ma vie et que je vais rembourser pendant trois ans à 40 euros par moi. À ton avis, mets-toi à ma place, comment… c’est ça la prise en charge ? C’est prendre de l’argent, 17 000 dirhams, donner à quelqu’un de 39 ans pour refaire sa vie, à 17 000 dirhams et tu sais le moyen de vie ici comment il est, et c’est remboursable.

Ben : Ce n’est pas beaucoup oui. Effectivement.

— Ce n’est pas une question de pas beaucoup, il ne faut même pas ni faire, ni donner, ni commencer à dire non, on fait pour des gens et quand on donne des micros crédits, et quand on fait… c’est la seule chose de quoi j’ai bénéficié. D’un microcrédit de 17 000 dirhams. Et le projet que je demande il est de 50 000 dirhams. Et pourtant j’ai d’autres choses à dire. Que, il y en a des gens qui bénéficient vraiment de la prise en charge mais vraiment d’une prise en charge bien comme… Une personne peut bénéficier d’une prise en charge de cent personnes, mais ces gens c’est des gens qui travaillent avec certains organismes. Je ne vais pas citer. Je peux les compter sur les doigts, c’est quatre, cinq, six personnes.

Ben : Tu veux dire qu’il y a des privilégiés, des séropositifs privilégiés ici à Casablanca ?

— Ah oui bien sûr. Oui, je les connais.

(Fin du son)

Reda : 5e conférence francophone sur le VIH/Sida, cette année ça se passe à Casablanca, et c’est du 29 au 31 mars, c’est-à-dire maintenant. Et à l’émission Survivre au sida, on a tenu à donner la parole à quelques-unes des personnes rencontrées par Ben, lors de son voyage à Casablanca en novembre 2009. Je tiens vraiment à remercier chaleureusement tous ceux qui l’avaient accueilli et rencontré et puis ceux qui avaient accepté de lui parler. Et évidemment je pense que de la part de toute l’équipe, on les salue, et on espère que pendant le déroulement de cette conférence, ils auront l’occasion là aussi de se faire entendre. En tout cas on espère avoir apporté notre petite pierre à l’édifice.

Reportage : Benlama Bouchaïb. Montage : Sandra Jean-Pierre. Transcription : Alissa Doubrovitskaïa.

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