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Faire un bébé quand on est séropositif

Le business européen de la fécondation in vitro

14 octobre 2008 (Le Figaro)

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Voir en ligne : Le business européen de la fécondation in vitro

Par Marie-Christine Tabet

Les couples candidats à une FIV se tournent vers des pays qui garantissent l’anonymat des donneurs et acceptent les femmes de plus de 43 ans. Crédits photo : AP

Pour quelques milliers d’euros, et quel que soit leur âge, des femmes se rendent aujourd’hui en Espagne, en Grèce ou en Ukraine pour contourner la législation.

Aux premiers jours de septembre, Sylvain et Christine se sont promenés dans les rues de Thessalonique. Des vacances particulières dans cette cité portuaire du nord de la Grèce, aux allures de Barcelone macédonienne. Un voyage, d’une quinzaine de jours, conçu comme un pèlerinage. Christine, 44 ans, et Sylvain, 39 ans voulaient fêter avec Louen, leur fils de quatre mois, la date de sa… conception. Pour ce couple de Nantais, Louen, lumière en breton, est l’enfant du miracle. Après cinq ans de tentatives douloureuses et infructueuses en France, cinq FIV (Fécondation in vitro), avec à chaque fois des surdoses d’hormones et de déception, ils ont réalisé leur rêve d’avoir un enfant. « En France, les médecins évaluaient la probabilité d’une grossesse à 5 % et avec un taux de succès qui diminuait d’année en année, raconte Sylvain, lorsque Christine a eu 43 ans la Sécurité sociale ne remboursait plus. La clinique Iakentro nous promettait plus de 50 % de chance. »

Pendant ce séjour, Sylvain et Christine ont aussi dispersé les cendres d’une petite fille, la sœur jumelle de Louen, morte à l’âge de sept mois dans le ventre de sa maman. Ils considèrent que leurs enfants sont à moitié grecs. Le miracle a une explication très rationnelle. L’embryon qui a permis la naissance a été conçu grâce au sperme de Sylvain et à l’ovule d’une jeune femme grecque, une « donneuse » dans le jargon de la procréation médicalement assistée (PMA). Il a ensuite été inséminé dans l’utérus de Christine, la « receveuse ». Les yeux brillants d’impatience et de bonheur, Sylvain et Christine expliquent qu’ils ont programmé un nouveau voyage pour une autre grossesse en janvier prochain. Christine aura 45 ans.

Chaque mois, entre 25 et 30 couples de Français s’adressent à la clinique Iakentro que dirige le Dr Nikos Prapas, à Thessalonique, pour obtenir un don d’ovocytes. Les femmes ont généralement entre 35 et 45 ans, mais peuvent être plus jeunes dans des cas de stérilité ou plus âgées puisque la Grèce autorise ces FIV jusqu’à 50 ans. Pourtant autorisé depuis 1994 en France, le don de gamètes est rare, effectué dans un nombre limité de centres, publics pour la plupart, et l’attente est longue.

Formules tout compris avec bébé à la clé

Pendant des années, la loi motivée par la peur du sida et le scandale du sang contaminé obligeait à la congélation des embryons pendant six mois avant la réimplantation. Une technique qui altérait les chances de réussite. En outre, les donneuses ne sont pas rémunérées. Selon les dernières statistiques de l’agence de biomédecine, seules 228 femmes ont fait un don en 2006 qui a abouti à 100 naissances. Sur la même période 1 100 couples s’étaient officiellement portés candidats. À l’époque leur temps d’attente était estimé entre 6 et 60 mois… Dans de telles conditions, pour beaucoup de Français le recours à l’étranger apparaît comme la seule et unique solution.

Il y a quelques semaines, la mise au monde de triplés par une femme de 59 ans à l’hôpital Cochin, fécondée au Vietnam, a relancé le débat sur l’âge limite de la maternité. Or un véritable marché du don d’ovocytes se développe dans toute l’Europe avec des officines aux techniques commerciales plus ou moins agressives qui permettent de contourner les limites fixées par les législations nationales. Dans les années 1990, le docteur Antinori faisait figure d’apprenti sorcier en donnant des espoirs de maternité à des quinquagénaires en mal d’enfant. Les prouesses du médecin italien sont désormais à la portée de presque toutes les bourses.

L’Espagne, la Belgique, la Grèce, la République tchèque, l’Ukraine… proposent des formules tout compris avec bébé à la clé. Les prix varient de 2 500 euros comme en Grèce à plus de 12 000 euros en Espagne où la loi de la demande fait monter les prix. Une quaran­taine de cliniques privées sont présentes sur le Web et proposent leurs services dans plusieurs langues. Sur le marché américain, des sites Internet offrent même des packages « All inclusive » FIV et détente pour 10 000 dollars pour une intervention en Moravie.

Le portefeuille de clientèle potentielle ne cesse de s’épaissir, en raison notamment de l’évolution législative dans certains pays. Depuis 2004, l’Italie interdit les dons de gamètes. En 2006, quelque 4 000 couples italiens auraient testé ce tourisme « procréatif ». La ­Grande-Bretagne a abandonné le principe de l’anonymat des donneurs depuis 2005, les Pays-Bas en 2004 et la Suède en 2003… Les donneurs de sperme ou d’ovocytes, peu disposés à être contactés un jour par des enfants en quête d’information sur leurs origines, se raréfient.

Les couples candidats à une FIV se tournent alors vers des pays qui garantissent l’anonymat des donneurs, acceptent les femmes de plus de 43 ans et pratiquent des prix défiants toute concurrence. « C’est un grand fleuve, explique le docteur Nikos Prapas, la demande ne cesse de croître. Les évolutions sociologiques des sociétés occidentales conduisent toutes les femmes à repousser l’âge de la maternité. Elles privilégient leur carrière et l’envie d’enfant ne vient qu’après. Les familles recomposées avec des remariages ou de nouvelles unions après 40 ans favorisent également ces désirs tardifs. »

Sa clinique, dans la banlieue de Thessalonique, inspire confiance. C’est un établissement réputé en Grèce dans le traitement contre la fertilité qui réalise plus de « 1 500 cycles » par an. Nikos Prapas possède l’un des cabinets d’obstétriques les mieux fréquentés de la ville, et il n’hésite pas à sortir ses diplômes complémentaires obtenus aux États-Unis. Sur les murs de son bureau, il a accroché les faire-part de naissance que lui envoient les jeunes accouchées. Dans la salle d’attente, les mères au ventre arrondi attendent leur tour comme dans toutes les salles d’attente du monde.

C’est dans la banlieue de ­Thessalonique qu’il a développé son autre activité, celles des couples en mal d’enfants. La clinique vient de signer un accord avec des médecins britanniques et a pris un engagement pour cinquante couples. « Ils voulaient plus, mais nous n’avions pas suffisamment de donneuses », raconte Nikos Prapas. Deux coordinatrices s’occupent de gérer la clientèle étrangère. Triada, une Grecque qui a grandi en Belgique, s’occupe des Français avec beaucoup d’attention. L’une des familles vient de lui demander d’être la marraine de leur petit dernier. C’est elle qui présente la clinique, veille à ce que les dossiers et les examens médicaux soient correctement remplis et effectués. Son mobile est une véritable hotline. Par téléphone, elle prodigue conseils et autres recommandations.

La receveuse est, en effet, suivie en France par un médecin qui doit la préparer à recevoir l’embryon. Son séjour en Grèce ne durera que quelques jours. Le mari doit donner son sperme. Les laborantins procèdent à la mise en relation avec l’ovule de la donneuse. Dans une période de deux à cinq jours suivant l’opération, les embryons fécondés sont transférés dans l’utérus de la receveuse. Le paiement se fait en liquide. « Nous avons eu des mauvaises surprises avec les chèques », raconte Triada.

Ce n’est que quinze jours plus tard, de retour en France, que le couple saura si l’opération a fonctionné. Entre le premier coup de fil et le transfert, il s’écoule généralement deux mois. Pendant ce temps, la clinique doit trouver une donneuse qui correspond à la mère. « Je demande toujours les photos des parents, raconte-t-elle, et j’essaye toujours de trouver des traits de ressemblance ».

Les « donneuses » sont recrutées dans toute la Grèce. Officiellement, elles ne sont pas rémunérées. Mais dans les faits, elles reçoivent une indemnisation de 600 à 800 euros pour leur temps et les déplacements. À Iakentro, on affirme qu’elles sont motivées par des valeurs humanistes et que la religion orthodoxe encourage le don, sous toutes ses formes… Dans un pays où le chômage est important et le salaire moyen avoisine les 600 euros, l’opération n’est pas neutre financièrement. D’autant qu’une donneuse peut effectuer trois dons par an pendant une période maximum de dix ans. Elles doivent avoir déjà un enfant et moins de 31 ans.

Les règles du jeu sur le Net

Ce sont les donneuses qui font le succès de la FIV. « Il n’existe pas de fichiers nationaux des donneuses, s’inquiète le professeur François Olivennes, nul ne sait si ces femmes ne multiplient pas les dons dans différents centres risquant ainsi des complications ultérieures. » Pendant le mois qui précède le prélèvement, elles doivent subir un programme d’injection d’hormones lourd afin de produire le moment venu un maximum d’ovocytes. « On sait, confie Dominique Lenfant, la présidente de l’association Pauline et Adrien, que de jeunes françaises traversent la frontière pour aller vendre leurs ovocytes en Espagne. »

Le baby-business à travers l’Europe crée un marché de l’enfantement qui échappe à toute régulation. Il suffit de franchir les frontières pour détourner les législations nationales. Les forums de discussions sur le Net révèlent une partie des règles du jeu. Dans des « chats » grand public, s’échangent les lots de traitement, les adresses de cliniques étrangères, les noms de médecins coopératifs en France et les annonces de recherches de donneuses… Nikos Prapas, lui, a décidé de développer son activité en Albanie. Il s’est d’abord associé avec des médecins locaux pour offrir ses services à des Albanaises, mais songe maintenant à accueillir ses patientes qui ont dépassé la cinquantaine et ne peuvent sous peine d’amendes et de prison être traitées à Thessalonique. Deux clientes, originaires du nord de l’Europe, se préparent déjà.

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