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Bernard Hirschel | Contamination et prévention | Couples concernés par le VIH | Sexe et sexualité

Entretien avec Bernard Hirschel : explications sur une découverte

11 février 2008 (Le Matin (Lausanne))

10 Messages de forum | | Votez pour cet article

Voir en ligne : Sida : explications sur une découverte

La nouvelle a créé émoi et confusion. Les séropositifs sous trithérapies depuis au moins six mois ne seraient plus contagieux. Le spécialiste mondial décrypte la portée de cette découverte

Professeur Hirschel, vous assurez aujourd’hui qu’une trithérapie bien suivie empêche la contamination. Si une de vos filles était en couple avec un séropositif, vous lui diriez d’arrêter d’utiliser un préservatif ?

C’est à elle de choisir, mais comme papa oui, je lui conseillerais de continuer à utiliser un préservatif si elle veut se protéger. L’article que nous avons publié n’en dit pas moins.Mais il y a ensuite des situations particulières. Que dire, par exemple, si elle veut avoir un enfant ? Ou si le préservatif a lâché et qu’elle est paniquée ?

Pourquoi assurer publiquement que la trithérapie suffit à protéger certaines personnes, alors que vous ne vous en contenteriez pas pour vos enfants ?

Parce que c’est une réalité et il était nécessaire de la faire connaître. A Genève et à Lausanne en 2007, des personnes séropositives ont été condamnées à des peines de prison pour mise en danger de leurs partenaires. Ils se défendent en assurant qu’ils sont sous trithérapie, que leur virémie est indétectable et qu’ils ne sont donc pas contagieux. Or, la loi, se basant sur des publications officielles, ne prend pas en compte cette nouvelle réalité. Les personnes infectées qui désirent avoir un enfant doivent aussi savoir qu’elles peuvent le faire par voie naturelle et sans danger. Savoir qu’elles ne sont plus contagieuses est par ailleurs un fardeau de moins à porter pour toutes les personnes infectées, la crainte de la contamination étant le moteur principal de la discrimination envers les séropositifs. Enfin, la prévention est dans l’impasse. Il n’y a pas de vaccin et les microbicides que l’on applique dans le vagin ou dans l’anus avant un rapport ne fonctionnent pas non plus. A côté du préservatif, il ne reste donc que la trithérapie. Sans elle, il y aurait, déjà aujourd’hui, deux fois plus d’infections.

Qu’est-ce qui vous a rendu si sûr de vous pour faire cette annonce publique ?

Nous avons cherché en Suisse et ailleurs des cas où une personne infectée et sous trithérapie aurait contaminé un partenaire et nous n’en avons pas trouvé. Nous n’avons pas eu connaissance ces dernières années et au fil de toutes les études de contagion dans les conditions précitées.

Vous avez étudié plusieurs centaines de couples, mais où fixer la limite quantitative pour être certain d’avoir une règle qui vaut pour tout le monde ?

Nos conclusions ne sont pas le fruit de nos seules recherches. Il s’agit d’une compilation de nombreuses études faites à travers le monde.

Mais ces recherches ont forcément des limites. Mettons que vous suiviez 100 couples pendant un an et il n’y a aucune infection. Peut-être y en aurait-il eu si on avait suivi 200 couples pendant deux ans ?

Pourquoi pas 10 000 couples pendant dix ans ? Où mettre la limite ? La preuve du risque zéro n’existe pas. Mais une attitude trop peureuse peut avoir des conséquences discriminatoires et contre-productives. Pour des responsables, c’est une tendance naturelle de s’éviter des répercussions négatives si l’on découvrait un jour que les craintes étaient fondées. La commission d’experts pour les questions liées au sida a résisté à la tentation de pécher par excès de prudence et je salue son courage.

Vous êtes de ceux qui pensent que c’est la règle et non pas l’exception qui doit régir les recommandations officielles ?

Tout à fait.

N’auriez-vous pas dû garder cette bonne nouvelle pour les personnes concernées uniquement, c’est-à-dire celles que vous traitez au lieu de brouiller les messages de prévention ?

Ce genre de « secret » finit par se propager. Une bonne information doit partir de faits avérés. Parmi ces faits : la trithérapie diminue le risque de contamination. Les messages de prévention doivent en tenir compte.

Reconnaissez quand même qu’il y a un risque pour qu’une grande partie de la population interprète mal cette découverte et croie que tout est désormais permis...

Peut-être. Mais ce qui est aujourd’hui une vérité que l’on dit à certains ne doit pas être trop éloignée de celle que l’on divulgue à d’autres. Les premières études qui corroborent nos conclusions remontent déjà à 1999. Nous ne nous sommes pas contentés de communiquer à la va-vite.

Est-ce que ça veut dire que ces dernières années, vous proposiez déjà à vos patients sous trithérapie de laisser tomber le préservatif ?

Nous ne proposons rien du tout. Par contre, depuis deux ou trois ans, nous ne nous opposons pas à la procréation par voie naturelle chez les couples où un des partenaires est infecté et traité. Et si un couple décide, de son plein gré, d’abandonner le préservatif, nous ne peignons pas non plus le diable au mur, mais insistons sur la nécessité d’un traitement efficace, suivi, et surveillé.

Le fait qu’on ne meure plus du sida aujourd’hui grâce à ces trithérapies ne pousse-t-il pas les gens à être moins prudents ?

C’est surtout le cas chez les homosexuels. Les chiffres dont nous disposons ne confirment par contre pas cette tendance pour les hétérosexuels.

Et on ne meurt vraiment plus du sida aujourd’hui ?

On a réussi à diminuer de 90% le taux de mortalité. Souvent, les personnes qui meurent encore ne meurent pas du VIH mais avec le VIH. A cause de maladies comme l’hépatite par exemple.

Certains de vos collègues assurent qu’on pourrait enrayer l’épidémie grâce au dépistage systématique et aux trithérapies à grande échelle. Vous pouvez nous expliquer ?

Si l’on testait tout le monde dans un pays, on pourrait également détecter toutes les personnes infectées et donc toutes les traiter. Cela coûterait cher, mais selon des projections, on verrait le sida disparaître en 2050 dans une région comme la Colombie-Britannique. C’est théoriquement possible, mais pour le moment, les médicaments ne sont pas encore suffisamment bons pour permettre une telle action.

Y a-t-il d’autres remèdes miracles alors ?

La communauté scientifique est de plus en plus pessimiste quant à la probabilité de découvrir un vaccin un jour. On peut par contre continuer à développer les trithérapies, qui ne consisteront peut-être bientôt qu’en une pilule journalière sans effets secondaires.

Adieu le préservatif et bonjour la pastille, alors. Ça a l’air si simple plutôt que de se prendre la tête avant chaque rapport sexuel...

Franchement, entre utiliser un préservatif et prendre un médicament jusqu’à la fin de sa vie, il n’y a pas photo. Mais c’est vrai que le sida fait aujourd’hui moins peur puisqu’il ne tue plus.

On dira bientôt qu’on a le sida comme on a la grippe alors ?

Non, quand même pas. Mais la maladie pourrait un jour s’appréhender comme un diabète. Une maladie également grave et qui demande un traitement journalier. Je ne suis pas de ceux qui pleurent sur le fait que la maladie représente aujourd’hui un danger moindre. Mais je reconnais que cela peut avoir une incidence sur la prise de risque.

Combien coûte une trithérapie aujourd’hui ?

Environ 20 000 francs par an. Et vu qu’il y a 5000 personnes traitées en Suisse, cela signifie des coûts d’une hauteur de 100 millions par an.

Après certains milieux de la prévention, c’est Pascal Couchepin, le ministre de la Santé, qui va vous en vouloir d’avoir communiqué si ouvertement...

Il est sûrement content que l’OFSP se fasse l’avocat d’un nouveau type de prévention, la trithérapie. Sérieusement : ce qui est effrayant c’est de voir que cette somme ne représente qu’un tout petit pourcentage des dépenses de la santé. Alors non, je ne pense pas qu’on puisse m’accuser de mettre à moi tout seul notre système de santé en faillite.

Quatre dernières questions

Vous passez pour le provocateur de service dans votre domaine. C’est vrai ?

Je suis un optimiste et un réaliste. Mais il est parfois bon de provoquer pour permettre un débat. La provocation oui, mais jamais pour elle-même.

Vous acceptez les remarques des collègues français qui trouvent votre prise de position discutable ?

Il peut y avoir des désaccords entre les scientifiques pour des raisons philosophiques. Par exemple dans le temps que l’on met et la manière que l’on a de reconnaître une évidence.

Des différences philosophiques nationales, internationales ou déjà des différences d’une équipe de chercheurs suisses à une autre ?

Je ne veux pas faire de catégories. Je reviens d’un séminaire à Boston et de nombreuses personnes sont venues vers moi pour me dire qu’on avait eu raison de rendre publiques nos études et que cela faisait longtemps qu’on aurait dû le faire.

La France n’est-elle pas trop frileuse pour communiquer sur ce genre d’avancée ?

Peut-être. Je me souviens par exemple que les Français avaient adopté une prise de position très catégorique pour dire que deux séropositifs en couple devaient continuer à se protéger pour éviter une deuxième infection, appeler superinfection, un risque tout à fait théorique, jamais prouvé. Chez nous, on n’a jamais crû à l’utilité de « protéger » les personnes déjà infectées, surtout si elles sont traitées.

Stéphanie Germanier

PROFIL

Fonction
- Responsabilité de l’Unité VIH/sida des Hôpitaux universitaires de Genève

Formation
- Médecine à l’Université de Genève

Etat civil
- Marié, 3 enfants

Age
- 62 ans

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