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Echec dans la lutte anti-sida : l’impossible vaccin

6 décembre 2007 (Nouvel Observateur)

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Le laboratoire Merck croyait avoir enfin trouvé la parade contre le VIH. Son vaccin, appelé V520, n’immunise personne. Retour sur un fiasco

Phambili signifie « aller de l’avant » en xhosa, une langue bantoue d’Afrique du Sud. Phambili, c’est le nom donné au plus grand essai clinique de vaccin contre le sida jamais lancé dans ce pays où 5,5 millions de personnes - près de 20% de la population - sont séropositives. Appelé V520, le vaccin, mis au point par Merck, était jugé prometteur. Son effet protecteur devait être évalué sur 3 000 volontaires exposés au risque d’infection au VIH. L’étude avait démarré en février, parallèlement à un essai similaire, Step, mené depuis 2005 en Amérique et en Australie. Mais le grand bond en avant se révèle un échec spectaculaire ! Le 14 novembre, le gouvernement de Pretoria a décidé de stopper tous les essais de vaccins antiVIH en Afrique du Sud. Une décision radicale, qui fait suite à l’interruption des essais Step et Phambili par Merck et son partenaire, l’Institut national de l’Allergie et des Maladies infectieuses des Etats-Unis (NIAID).

Pourquoi ce coup d’arrêt, qui remet en question la stratégie mondiale de la recherche sur le vaccin anti-VIH ? Fin septembre, les scientifiques de Merck, analysant les premiers résultats de l’essai Step, constatent que le vaccin est inefficace. Il n’empêche pas les sujets jusque-là exempts de virus de s’infecter. Le dépouillement des données révélera que, sur 914 sujets vaccinés, 49 ont été infectés par le VIH. Pis : parmi les 922 qui ont reçu un placebo, il n’y a eu que 33 infections, c’est-à-dire que le placebo semble plus protecteur que le vaccin ! Un comble. Certes, ce résultat est à prendre avec précaution. L’écart est faible et peut s’expliquer par une simple fluctuation statistique. Et, bizarrement, c’est seulement chez les hommes (60% de l’échantillon) que l’on constate ce léger surrisque lié au vaccin. Du côté des femmes, on ne dénombre qu’un cas d’infection, chez une volontaire qui a reçu le placebo. La seule conclusion claire qui se dégage de cet imbroglio, c’est que le vaccin n’a pas l’action protectrice espérée. Qui plus est, chez les patients qui étaient déjà contaminés par le VIH, il n’a pas fait diminuer la quantité de virus (la « charge virale »).

Pour Anthony Fauci, directeur du NIAID, ces résultats sont « à la fois décevants et surprenants ». L’explication définitive n’est pas encore connue. Le vaccin lui-même ne peut pas transmettre le VIH : il ne contient que des fragments du virus. Ceux-ci sont introduit dans un « vecteur », en l’occurrence un adénovirus (virus de rhume ordinaire) modifié. Une hypothèse à l’étude est que l’adénovirus aurait fortement stimulé l’immunité de certains des sujets vaccinés ; cela aurait favorisé une infection au VIH, du fait que ce virus se multiplie dans les lymphocytes, cellules du système immunitaire.

« On ne peut pas tirer de conclusion définitive tant que les scientifiques n’auront pas analysé toutes les données, dit le professeur JeanFrançois Delfraissy, directeur de l’Agence nationale de Recherche sur le Sida. Mais l’échec de Merck suggère qu’un vaccin avec un simple vecteur viral comme le V520 ne peut pas protéger efficacement contre le VIH. Il faut chercher des systèmes plus complexes tels que la stratégie « prime-boost », dans laquelle un premier vaccin provoque une réponse immunitaire, qui est ensuite amplifiée par un deuxième vaccin. EANRS développe ces idées depuis quelques années. Même ainsi, il se peut qu’on n’obtienne que des vaccins partiellement protecteurs. Il est possible que le modèle de la vaccination classique ne s’applique pas bien au sida. »

Même si le fiasco du V520 est un coup dur, il pourrait, à moyen terme, avoir des conséquences bénéfiques en réorientant la recherche sur des pistes plus fécondes. En fait, cet échec n’est pas aussi surprenant que le dit Anthony Fauci. Le premier essai de vaccin contre le VIH a eu lieu en 1987. Depuis vingt ans, on ne compte plus les pistes abandonnées, les essais interrompus ou suspendus. On a testé des dizaines de « candidats vaccins ». On a disséqué le virus, on l’a découpé de toutes les façons possibles pour chercher le fragment susceptible de provoquer la bonne réponse immunitaire. Des milliers de volontaires se sont prêtés à des centaines de tentatives qui ont coûté des millions d’euros. Or tous ces efforts ont échoué à produire un vaccin efficace contre l’infection. Jusqu’ici, les meilleurs résultats obtenus, notamment par les équipes de l’ANRS, ont concerné la « vaccination thérapeutique » : cette approche consiste à utiliser le vaccin non pour empêcher l’infection de survenir mais pour stimuler les défenses d’un patient déjà contaminé. L’intérêt est de permettre au patient de prendre moins d’ antiviraux et de réduire ainsi les effets secondaires du traitement.

Mais le « vrai vaccin » se fait toujours attendre. « Lorsqu’un vaccin marche, c’est miraculeux : on fait trois injections et on élimine la maladie pour dix ans ou davantage, dit Pierre Sonigo, directeur de recherche et développement chez Bio-Rad-France [1]. Ce miracle s’est produit à la fin du XIXe siècle, lorsque Jenner a eu l’idée de protéger les gens de la variole en leur inoculant la variole bovine, ou vaccine. Le virus de la vaccine était inoffensif pour l’homme et provoquait une réponse immunitaire efficace contre la variole humaine. Le miracle s’est répété avec la rage, la polio, le tétanos. Se produira-t-il pour le sida ? Depuis vingt ans, on a fait appel à l’arsenal complet des techniques de la biologie moléculaire. On aurait déjà dû trouver. Les vaccins actuels sont techniquement très sophistiqués, mais ils reposent toujours sur une conception qui n’a guère changé depuis Pasteur. Je pense qu’il faut inventer autre chose. »

Quoi ? Les maladies pour lesquelles la vaccination classique marche le mieux sont des pathologies aiguës, qui sont dangereuses dès leur apparition. Ainsi, un patient non vacciné qui contracte la polio finira par se débarrasser du virus, mais il aura des séquelles graves s’il survit. Le problème est d’éliminer l’agent pathogène par une attaque massive avant qu’il ait provoqué des dégâts importants. C’est ce que permet le vaccin. Or ce concept ne s’applique pas bien aux maladies chroniques, telles que l’herpès, la tuberculose, le paludisme et, bien sûr, le sida. Ces pathologies sont dues à un agent « furtif » qui passe entre les mailles du filet de l’immunité. Dans le cas du sida, la « primoinfection », la phase initiale de la maladie, n’est généralement pas dangereuse ; le péril vient de ce que le virus s’installe à long terme dans ses cellules-hôtes, détruit peu à peu les ganglions lymphatiques et désorganise le système immunitaire. Une attaque frontale le fera reculer, mais il restera présent. « Il faudrait inventer un nouveau concept, une vaccination « en continu », persistante », dit Pierre Sonigo. Il y a une dizaine d’années, l’échec des traitements antiviraux administrés en monothérapie, comme l’AZT, avait conduit à la révolution des multithérapies. Elles ont changé la vie des patients touchés par le VIH. Le ratage de Merck est-il le début d’une nouvelle révolution ?

Michel de Pracontal

Notes

[1] Voir « Cellules en liberté », par Pierre Sonigo, dans « Ni Dieu ni gène », Seuil.


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