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Contraception et prévention | Femmes séropositives

Dalila, trente ans, séropositive privée d’avortement

6 juillet 1995 (L’Humanité)

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Aujourd’hui, le tribunal correctionnel de Marseille rend son jugement dans l’affaire du directeur de clinique qui avait refusé d’avorter une femme séropositive. Le procureur avait requis la relaxe. Dalila ne peut l’imaginer. Portrait.

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De notre envoyée spéciale à Marseille.

CE matin, Dalila sera là pour entendre la décision du tribunal correctionnel de Marseille. Elle veut voir le directeur de la clinique Saint-Bernard. Veut qu’il la regarde dans les yeux. Son avocat, Me Henri Labi l’a priée de ne surtout pas s’énerver, même si, comme l’a réclamé le procureur lors du procès, le Dr Michel Maure est purement et simplement relaxé.

Dans un sourire crispé, elle dit : « Il a peur que je crie, mais moi j’ai envie de hurler. » Besoin de dire que ce patron d’une clinique des quartiers Sud, marié et père de deux enfants, a gâché sa vie. « D’accord, je suis séropositive, mais c’est justement pour ça que je ne pouvais pas garder mon enfant. Je l’ai mis sur la fiche qu’ils m’ont faite remplir. Je l’avais dit au Dr Assas, le gynécologue qui devait pratiquer l’IVG. Et lui, le directeur au ventre bien rempli, il interdit l’opération, alors que j’étais déjà installée dans une chambre, après avoir réglé la facture à l’accueil et subi un électrocardiogramme. J’ai d’abord cru que j’avais oublié un papier. Mais le médecin m’a avoué que c’était à cause de ma séropositivité. Comme si j’allais tous les contaminer ! Comme s’ils ne savaient pas quoi faire ! Le directeur a eu peur. Peur parce qu’il ne connaît même pas la différence entre SIDA et séropositivité ? Ou peur que ses clientes aillent se faire avorter ailleurs ? »

Ce 29 janvier 1993, c’est Dalila qui devra remballer ses affaires et aller essayer d’avorter dans l’un des deux seuls hôpitaux de Marseille, auxquels elle ne s’était pas adressée parce que les délais y sont trop longs, les rendez-vous trop nombreux. Comme n’importe quelle femme dans sa situation, elle voulait que ça aille vite. Puis oublier. Bernard, son compagnon, en rêvait de ce bébé. « Mais lui-aussi est séropositif, les risques étaient trop grands. On ne pouvaient pas le garder. » Elle était prête à payer plus cher. Et, à Marseille, il y a presque autant de cliniques que de boulangeries. « Sauf que, quand tu es séropositif, même ton argent ils n’en veulent pas. » Alors, ce matin, Dalila jure qu’elle sera à l’heure au palais. Elle y sera, même si elle n’y croit plus beaucoup. Elle insiste : « Si je ne me bats pas qui va le faire ? » Et, la minute d’après : « Si j’avais su que ma famille me renierait, je n’en aurai pas parlé. »

Dalila est comme ça. Dure et fragile à la fois. Une petite femme menue, aux longues mèches brunes, qui marche aussi vite qu’elle parle. Depuis ce procès, elle pense qu’elle n’a « plus rien à perdre ». Son travail de serveuse dans une cafétéria, elle y a renoncé lorsque, après ses démêlés avec la clinique, elle a senti qu’elle n’était plus la bienvenue. Depuis deux ans, elle se débrouille avec les 2.000 francs du RMI, auxquels il faut soustraire 1.000 francs de loyer mensuel. De temps en temps, elle accepte qu’on l’aide pour remplir une étagère du réfrigérateur. Elle assure : « Depuis un mois, je n’ai rien demandé à personne. » Paraît fière. Un peu gênée. La réalité, c’est peut-être qu’elle ne sait plus à qui demander.

Sa mère, assaillie de coups de fils après le passage de sa fille à la télévision, a fui la cité de la Savine, où elle vivait depuis son arrivée d’Algérie, pour se réfugier chez une de ses sept autres filles, à Paris. On lui a rapporté qu’elle avait beaucoup pleuré. Mais Dalila ne connaît pas le reflet de ses larmes. Même à la mort de son père, les yeux de sa mère sont restés secs. Alors elle comprend : « J’ai fait du mal. Beaucoup de mal. » N’avait pas besoin de se faire insulter par l’une de ses soeurs pour savoir que, là où elle vit, dans le milieu d’où elle vient, « se déclarer séropositive c’est prendre le risque d’être rejetée ». Du coup, elle préfère en revenir au procès. « Une parodie de justice », s’énerve Bernard, à ses côtés. « Vous vous rendez compte qu’il a demandé à Dalila si elle mesurait les conséquences de son geste, parce qu’il a deux enfants à charge ? Mais nous on ne peut pas en avoir, et il faudrait, en plus, qu’on soit discriminé ! »

Même si elle craint la relaxe, Dalila viendra, ce matin. Sûrement avec un tee-shirt à manches longues pour cacher son avant-bras lacéré au rasoir, un soir, après le procès. Si quelqu’un lui demande ce qui s’est passé, pour montrer qu’elle est forte, elle répondra sans doute pudiquement : « C’est rien, un coup de blues après une soirée arrosée. »

CATHY CAPVERT