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Enfants concernés par le VIH | Marta Maia | Sexe et sexualité

Les ados et le sexe : selon leur milieu, les jeunes n’ont pas la même sexualité

3 février 2005 (Le Parisien)

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La sexualité est fortement influencée par le milieu social d’origine. A Vincennes, la chic, et Montreuil, la populaire, les jeunes n’ont pas vraiment la même vie intime ! C’est le constat d’une enquête qui vient d’être publiée.

Elle a passé deux ans à faire la navette, son dictaphone dans la poche, entre Montreuil la populaire (en Seine-Saint-Denis), et sa voisine Vincennes la bourgeoise (dans le Val-de-Marne). Deux ans à écouter les ados à la sortie des lycées publics de la « zone » et des lycées catholiques des quartiers chics, séparés par quelques pâtés de maisons et une montagne d’a priori. En bonne étudiante en anthropologie, Marta Maia a essayé de ne pas avoir de jugement préconçu.

Son livre, « Sexualités adolescentes », qui vient de paraître aux Editions Pepper, détaille et analyse deux années de papotages confiants et enflammés, dans les cafés aux abords des lycées, durant lesquels les jeunes des deux « camps » ont tout confié de leur intimité...

Et la conclusion ne manque pas de donner à réfléchir : on n’entame pas sa vie sexuelle de la même manière, selon qu’on vit dans un milieu populaire ou qu’on grandit dans un milieu privilégié. « Les uns et les autres sont stéréotypés, et ils en sont fiers », assure la jeune chercheuse. « Leurs vêtements, leur façon de parler, leur musique, leur rapport à la drogue, leur avenir, tout est codé et propre à chaque univers... Même la sexualité, surtout la sexualité ! »

Côté Montreuil donc, on pourrait dire aussi Sarcelles ou les quartiers nord de Marseille, soit on refuse de perdre sa virginité, soit on la perd très tôt. Le premier flirt et la première expérience sexuelle interviennent en moyenne à 15 ans, avec deux bonnes années d’avance sur les élèves de Vincennes (et la moyenne des jeunes Français). On y multiplie aussi les expériences, en distinguant très fortement - surtout pour les garçons - le sexe des sentiments. Et si les pratiques y sont plutôt ordinaires, l’imaginaire sexuel est largement nourri par la nécessité de faire valoir la virilité... quitte à prendre des risques.

Un peu plus loin, dans une indifférence totale de cet univers, les jeunes des établissements privés de Vincennes, qui pourraient habiter Neuilly, Meudon ou Bordeaux, s’épanouissent dans les normes statistiques, avec beaucoup moins de partenaires, beaucoup plus de sentiments, d’informations et de protections.

« Ils sont à un âge où l’on se construit au sein d’un groupe en opposition à un autre groupe »

Le tableau ne surprend pas les spécialistes des jeunes de banlieue. « Les gamins des milieux populaires en rajoutent dans leur rôle, sans y adhérer totalement mais sans avoir les moyens de s’en détacher », reconnaît Didier Lapeyronie, sociologue. « Ils n’ont pas l’éducation à l’autonomie des jeunes des classes moyennes, ils s’interdisent toute émotion dans un monde où le clivage filles/garçons est accentué... »

Ce monde perdure-t-il au-delà du lycée ? Cette enquête signifierait-elle que notre milieu social conditionne la vie sexuelle de chacun, au-delà des premières fois, des vantardises, des pudeurs et des pressions de l’entourage ?

« Les lycéens sont à un âge où l’on se construit au sein d’un groupe en opposition à un autre groupe », rassure Janine Mossuz-Lavaud, auteur de la plus grande enquête sur la sexualité en France. « Après, ça s’estompe : l’entrée dans le monde du travail, les changements géographiques modifient ce conditionnement. Même si les mariages mixtes ne sont pas légion, la sexualité des adultes reste assez universelle, quel que soit le milieu... »

Florence Deguen

Les confidences de près de 600 ados

Ce n’est pas un hasard si l’anthropologue Marta Maia a mis plus de deux ans à réunir toutes les informations nécessaires à sa thèse, et encore deux ans pour tout analyser et rédiger ainsi « Sexualités adolescentes ». Une grosse partie de sa recherche s’est appuyée sur des entretiens libres avec les jeunes, qu’il a fallu « approcher » pour que la confiance s’installe et qu’ils oublient le petit dictaphone qui enregistrait leurs doutes et leurs émois. Au total, 80 adolescents se sont confiés en face à face : 22 du lycée public Jean-Jaurès de Montreuil (Seine-Saint-Denis) d’un côté, de l’autre 28 du lycée professionnel privé Gregor-Mendel et 28 de l’institution Notre-Dame-de-la-Providence à Vincennes (Val-de-Marne).

Pour croiser les informations avec des données complémentaires, plus « scientifiques », 228 questionnaires sur le vécu de l’adolescence et la sexualité ont été distribués et remplis anonymement en classe par des élèves - plus jeunes - du collège Fabien à Montreuil. L’année suivante, ces mêmes collégiens, ainsi que 222 lycéens de la Providence, ont également répondu en classe à une enquête portant sur le sida.

Ces lycéens des deux mondes se sont parlé sans tabou

Dans chaque camp , ils ont, leurs a priori. Ce que Mohamed *, chaîne brillante aux maillons XXL au cou, Léa, bonnet Lacoste sur la tête, Aziz, blouson en cuir de bad boy ou Philippe, survêt-basket-casquette, tous élèves du lycée Jean-Jaurès à Montreuil (Seine-saint-Denis), pensent des « bourges de Vincennes » ? Les « mecs sont des tapettes et des coincés du cul quand les filles, elles, ne savent pas ce que c’est la vie ». Ce qu’Henri, nom à particule et veste de velours, Héléna manteau bardé de pin’s et Raphaël chevelure gélifiée, tous scolarisés au lycée privé Notre-Dame-de-la-Providence à Vincennes (Val-de-Marne), pensent de leurs voisins du « 9-3 » ? « On ne vit pas dans le même univers, là-bas on parle des tournantes, des filles auxquelles on manque de respect.

Pas sûr que les choses soient aussi noires. Certaines soirées chics sont plus déjantées qu’on ne le croit. »

A première vue, on se dit que ces deux mondes n’ont rien à se dire, qu’ils sont incapables d’évoquer, ensemble, leur sexualité. C’est faux. Hier midi, nous avons organisé une rencontre dans un café en face de l’hôtel de ville à Vincennes. Des yeux ce sont parfois exorbités : quand Aziz, le tchatcheur provocateur, évoque le sort réservé aux filles « faciles » dans la cité, « elles sont cataloguées », les bras d’Héléna en tombent, quand Tim indique qu’il se réserve pour une fille qu’il aimera, les gars de Montreuil restent babas. Selon l’étude de Marta Maia, il y avait peu de chances pour que ces deux groupes-là discutent un jour de leur intimité. Néanmoins, le dialogue s’est noué. Et au final, chacun n’excluait plus un jour de séduire l’autre...

« Dans les quartiers moins aisés, tout se fait plus tôt »

Marta Maia, anthropologue, auteur de « Sexualités adolescentes »

D’une ville à l’autre, les premiers pas de la sexualité sont donc si différents ?

Marta Maia. Ce n’est pas une histoire de ville, mais de milieu familial, de moyens et de choix éducatif : beaucoup de petits Montreuillois sont scolarisés à Vincennes ! Ce qui est sûr, c’est que, du côté le plus populaire, tout se fait plus tôt : vers 11-12 ans pour le premier flirt des garçons, 12-13 ans pour les filles d’origine française ou africaine. La « première fois » a lieu vers 15 ans, elle est initiatique plutôt que romantique, comme s’il fallait à tout prix en passer vite par là.

Il n’y a que les petites Maghrébines et Portugaises qui revendiquent leur virginité. Alors qu’à Vincennes filles et garçons ont leurs premiers flirts vers 13 ans et attendent 17 ans - et le premier amour un peu solide - pour aller plus loin.

« Ils partagent tous la même quête maladroite et absolue : celle du grand amour... »

Vous dites avoir été surtout surprise par le manque d’information des élèves des établissements populaires, notamment en matière de prévention.

C’est le plus frappant. Côté Vincennes, on a des élèves qui parlent avec leurs parents. Des filles de terminale m’ont même avoué que c’est leur maman qui les avait emmenées chez la gynéco pour prendre la pilule. D’une manière générale, tous ceux qui ont fait l’amour ont « naturellement » utilisé un préservatif. Ils sont soucieux de se préserver et très bien informés. A Montreuil, c’est plutôt : « On demande à une copine qui demande à une copine... » et le résultat est là : beaucoup sont incapables de citer une maladie sexuellement transmissible, pensent que sodomie ou fellation sont sans danger, mais qu’on peut attraper le sida chez le dentiste...

Le préservatif, pourtant, est rentré dans les moeurs de toutes les catégories sociales, non ?

Les jeunes garçons de Montreuil ne sont pas fous et savent qu’il faut l’utiliser. Mais ils commencent leur vie sexuelle plus jeunes... Et sont plus inconscients à 14 ans qu’à 18 ! La prise de risques est valorisante, et puis, surtout, proposer le préservatif est compliqué : ça peut signifier qu’on prend la fille pour « une salope » ou qu’on ne va pas rester longtemps avec elle. Ils craignent aussi beaucoup de voir leurs performances entravées. La « virilité » est très importante au lycée Jean-Jaurès, où l’homosexualité arrache des grimaces écoeurées.

Les ados les plus favorisés sont donc les plus sages ?

Ils adaptent eux aussi leur discours à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes : tolérants, ouverts... Mais ils ont quand même quelques points communs avec « la racaille », comme ils disent. Si les garçons de Montreuil divisent les filles en deux catégories, les « salopes » et les « sérieuses », côté Vincennes, les termes sont moins crus, mais les ados vous disent : « Il y a des filles vraiment bien, et d’autres avec lesquelles ça ne vaut pas la peine de s’engager » ! Le critère de sélection est exactement le même : la tenue vestimentaire et la réputation.

Ils ne se fréquentent pas entre eux ?

Chacun des deux mondes a une idée terriblement dévalorisante et caricaturale de la sexualité de l’autre. Pour les gamins de Jean-Jaurès, par exemple, les « bourges sont froids, maniérés et coincés sur le plan sexuel ». Pour ceux de la Providence, « les cités sont pleines de petits caïds qui pratiquent les tournantes et violent les filles ». Toute expérience amoureuse entre eux est impossible, ils se construisent par opposition. Mais ils partagent tous la même quête maladroite et absolue : celle du grand amour...

*Editions Pepper, 20 €.

Clés

- 14 ans : âge moyen du premier baiser.

- 17 ans et trois mois : âge moyen du premier rapport sexuel pour les garçons.

- 17 ans et six mois : âge moyen du premier rapport sexuel pour les filles.

- 19 % des filles prennent la pilule pour le premier rapport sexuel.

- 85 % des 15-19 ans utilisent un préservatif lors du premier rapport sexuel.

- 63 % des adolescents ont leur première relation sexuelle pendant les vacances.

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Marta Maia

Marta Maia

Une du Parisien, 3 février 2005

Une du Parisien, 3 février 2005

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