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Didier Lestrade | Palestine

Didier Lestrade, fondateur d’Act Up Paris, compare la résistance palestinienne au virus du sida

31 janvier 2004 (Le Journal du sida)

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En épluchant le courrier de l’émission Survivre au sida, je tombe sur une chronique [1] dans laquelle l’auteur compare les palestiniens au sida. L’auteur n’est pas idéologue du Betar ou de la Ligue de défense juive, mais Didier Lestrade, fondateur d’Act Up Paris, association homosexuelle de lutte contre le sida. Et son texte n’est pas paru dans un torchon de l’extrême-droite sioniste ou raciste, mais dans le Journal de la démocratie sanitaire (ex-Journal du sida).

Didier Lestrade raconte ses retrouvailles avec un amant perdu de vue juste avant d’apprendre sa séropositivité. L’amant s’appelle Ouzi, mais pour Lestrade ce nom n’évoque qu’un attirail militaire, comme s’il s’agissait d’accessoires de mode et non pas du nom d’un fabricant d’armes dont l’attirail est utilisé pour tuer des palestiniens vivant sous l’occupation.

Alors que le prénom est une coïncidence, le lien de Lestrade avec Ouzi tient à deux photos « de militaires israéliens qu’Ouzi a prises pendant son service ». Ouzi, nous explique Lestrade, était photographe à l’armée car il avait « refusé de porter les armes » (sans pour autant refuser de servir, ce qu’on fait d’autres jeunes israéliens, ces refuzniks qui se réclament non pas d’un pacifisme aux contours flous mais du refus de servir l’occupation). Il nous assure même qu’il serait « franchement la personne la plus pacifiste que j’ai jamais rencontrée ».

Au téléphone, Lestrade « retrouve l’homme » qui a pris ces photos, « lui avec sa guerre, moi avec la mienne ». Ouzi le « pacifiste » serait en guerre, et, pour Lestrade, « ce sont des guerres qui ont beaucoup de points communs. Mais, au lieu de les fuir, nous avons décidés de vivre à leur épicentre ».

Ainsi se termine la chronique. On n’en saura pas plus sur les « points communs », mais c’est suffisant pour déclarer mon profond dégoût pour toute comparaison entre la lutte d’un malade du sida contre l’infection et les maladies opportunistes et la guerre terrible menée par Israël pour anéantir l’expoir et l’existence du peuple palestinien.

L’inverse, c’est-à-dire comparer l’occupation israélienne avec un sida ou un cancer qui grangrène la Palestine, serait immédiatement taxée (et ce à juste titre !) d’antisémitisme, voir de judéophobie. Et en effet, l’équation entre indigènes ou Juifs et maladies a une longue histoire nauséabonde, dont les racines sont le fascisme et la colonisation [2]...

Je ne sais pas s’il s’agit de l’ignorance ou du racisme anti-arabe de Lestrade, lui-même issu d’une famille de pieds-noirs, c’est-à-dire de colons français dont l’objectif en Algérie était identique à celui des colons israéliens dans la Palestine occupée [3]. Mais de tels éléments d’explications ne sont pas directement pertinent aux faits.

Ce qui reste à clarifier, c’est si l’association Act Up reprend cette vision du conflit israélo-palestinien à son compte. Le 26 janvier 1991, Act Up Paris manifestait contre la guerre du Golfe. Banderoles : Faites la guerre au sida, et Budget sida 1991 = 30 minutes de guerre... En 1999, j’avais déjà compris que cette association était partagée sur la question de la Palestine, avec en son sein des militants ouvertement sionistes et anti-arabes. En 2002, l’association déclarait dans un communiqué que le lien entre le sida et le conflit israëlo-palestinien n’était « pas clair » [4]. Alors qu’en est-il aujourd’hui ? J’ai posé la question à Jérôme Martin, président d’Act Up, et à Didier Lestrade. Je m’engage à publier ici toute réponse ou commentaire de leur part.

En ce qui me concerne, je suis plus que jamais conscient que l’avenir des gens malades dans nos pays d’origine, du Maroc à l’Irak en passant par la Palestine, dépend des libertés démocratiques et des droits sociaux et économiques des gens les plus pauvres. Et je sais qu’une occupation coloniale, en Palestine depuis 1948 ou en Irak depuis bientôt un an, propagera l’épidémie et marginalisera les gens les plus à risque... Dans une terre sous occupation, il est difficile d’être en bonne santé.

Reda Sadki

Notes

[1] La chronique de Didier Lestrade, Patience, mon ami.

[2] Sur ce sujet, lire l’article de Steve Cohen, Positively Racist : HIV/AIDS, Racism and Immigration Controls.

[3] Lire sur ce sujet le compte rendu de l’intellectuel et activiste palestinien Edward Saïd de sa rencontre avec Sartre et, accessoirement, Michel Foucault, Edward Said : My Encounter with Sartre. On y apprend la rupture de Gilles Deleuze avec Foucault, précisément sur la question de la Palestine, alors que Foucault soutient de plus en plus ouvertement Israël. Edward Saïd a également démonté, avec beaucoup de lucidité, le discours colonial des romans du pied noir Albert Camus, se fondant sur l’analyse de Frantz Fanon dans Les damnés de la terre.

[4] Extrait d’un communiqué d’Act Up Paris, daté du 6 avril 2002 : « Quel est le lien entre le sida et le conflit israëlo-palestinien ? Il n’est pas clair, c’est vrai. »

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