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Didier Lestrade

Patience, mon ami

31 janvier 2004 (Le Journal du sida)

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La chronique de Didier Lestrade

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Une chose assez incroyables m’est arrivée. Il y a un an, quand mon livre est sorti (je ne fais pas de pub, c’est pour le contexte), je parlais d’un de mes anciens boyfriends, un Israélien qui s’appelle Ouzi. Pour des raisons légales, mon éditeur a voulu retrouver la trace de cet ami dont je n’avais pas de nouvelles depuis plus de seize ans. Rien n’a été trouvé. Et puis, il y a un mois, je me suis dit que je ne pouvais pas en rester là. Je suis fier de pouvoir dire que mes anciens boyfriends sont tous des amis, à une exception près. D’ailleurs, je me méfie toujours des gens qui déclarent une satisfaction dans le fait de couper toute relation avec leurs anciens amours. Bref, je me suis mis à téléphoner aux renseignements internationaux. Ça n’a rien donné. Et pui, pendant que je jardinais, j’ai pensé à chercher sur Internet. Quand on lance un moteur de recherche sur Ouzi Zur, le nom de mon ami, on reçoit une liste impressionnante de sites et de documents sur les armes. Mais, au milieu de tout cet attirail militaire, il y avait un lien. Ouzi, qui est peintre, avait séjourné, il y a quelques années, dans un hôtel du sommet de l’Ecosse. Il avait dessiné quelques croquis dans le livre d’accueil qui avaient été scannés sur le site de cet hôtel. Je pouvais très bien reconnaître le style enfantin d’Ouzi, à mi-chemin entre Chagall et un méchant gribouillis de bébé. Il était donc vivant. J’ai alors envoyé un mail à l’hôtel comme on jette une bouteille à la mer. Et trois jours plus tard, le manager de l’hôtel m’a répondu qu’il voyait bien qui était Ouzi, il avait une adresse en Israël, il lui enverrait mon mail. J’étais vraiment heureux.

Quinze jours après, comme je ne recevais pas de réponse, j’ai envoyé un autre mail, un peu pressant, mais poli, à l’hôtel. Avait-il des nouvelles ? Le manager m’a répondu alors, sur un ton rassurant, en me disant que la lettre était partie, qu’il suffisait d’attendre. En finissant par « Patientce, mon ami », en français, j’ai compris que ce manager avait connu personnellement Ouzi. Cela m’a calmé.

Il y a trois jours, je finissais de peindre la chambre d’amis de ma maison et je pensais à des choses, as you do. Au moment même où je me disais « Tiens, c’est quand même étranger, si Ouzi avait reçu la lettre, il devrait m’appeler, le téléphone a sonné. J’étais surpris de l’entendre. On est restés là, une demi-heure, à essayer de résumer seize ans de vie. Il était retourné en Israël vers 1992, après la mort de son ami anglais. Il allait bien, il vivait avec un Allemand à Jérusalem. Nous avons juste effleuré le sujet de la guerre, je connais les positions d’Ouzi qui est franchement la personne la plus pacifiste que j’ai jamais rencontré. En 1983, c’était une sorte de clone homosexuel un peu clochard, avec une barbe d’une douceur indéscriptible, le parfum doux et savonnné de sa peau pouvait m’accompagner pendant des jours. Je l’avais rencontré dans la rue, un soir, à Saint-Germain-des Prés. Je suis tombé très amoureux de lui. ET puis nos vies se sont séparées. C’est à ce moment que je suis devenu séropositif. Nous nous sommes perdus de vue. Les lettres qu’il m’envoyait retournaient en Israuel, car je n’arrêtais pas de déménager. Il a pensé que j’étais mort. Pour une raison impossible à déchiffrer, je savais qu’il était en bonne santé, c’est pour cela que je voulais le retrouver. Seize ans ont passé pendant lesquels le sida a digéré beaucoup de choses en moi. Et je me retrouver au téléphone avec lui et nous sommes tous les deux tellement émus que certains moments flottent. Nous nous sommes retrouvés, nous aurons l’occasion de reprendre tous ces phrases commencées et puis arrêtées. Il me dit que je suis le même, je lui explique que j’ai 45 ans, mon visage a beaucoup changé. Je lui demande de m’envoyer une photo de lui, mais il a toujours cette timidité, cette peur de l’image. Il a 47 ans, maintenant. Depuis des années, je garde à côté de mon ordinateur deux photos en noir et blanc de militaires israéliens qu’Ouzi à prises pendant son service. Il refusait de porter les armes alors il avait été photographe de l’armée. Ces photos ne m’ont pas quitté. Et je retrouve l’homme qui les a prises. Lui avec sa guerre, moi avec la mienne. Ce sont des guerres qui ont beaucoup de points communs. Mais, au lieu de les fuir, nous avons décidé de vire à leur épicentre. C’est dur à vivre.

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