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Les étrangers touchés par le sida sortent de l’ombre : manifestation contre une maladie taboue chez les immigrés

25 mai 2002 (Libération)

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Notre reportage complet sur le premier Rassemblement des familles maghrébines et africaines solidaires pour survivre au sida

Par Charlotte ROTMAN

Madame K. savait qu’elle était malade quand elle a quitté l’Afrique, mais elle n’a rien dit à sa famille ici. Pendant un an, elle a caché à ses proches qu’elle avait le sida. Elle a inventé des prétextes pour se rendre à ses rendez-vous à l’hôpital. Elle n’a entamé aucune démarche de régularisation au titre de son état de santé, de peur que les sans-papiers de sa famille, présents en France depuis plus longtemps qu’elle, ne la questionnent. Et puis, au bout d’un an, les siens se sont doutés de quelque chose et l’ont obligée à se faire dépister. Quand ils ont connu le résultat, ils l’ont mise dehors. Du jour au lendemain. Ce samedi à 15 heures, Mme K. sera présente au rassemblement « Familles maghrébines et africaines solidaires pour survivre au sida ». La première manifestation de ce genre, organisée pour « sortir de l’ombre » par l’association Migrants contre le sida (1).

Le sida est encore très tabou dans les communautés africaine et maghrébine de France. Mélissa est arrivée à Paris il y a deux ans, après le décès de son mari au Zaïre. « En Afrique, le sida, c’est une histoire de honte. On est tout de suite répudiés par la société. J’ai une cousine qui en est morte. Jusqu’à la dernière minute, elle ne voulait pas reconnaître qu’elle avait le sida. »

« Un visage et une voix ». Mélissa a fait preuve elle aussi de « discrétion ». Elle se fait suivre à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, mais n’aime pas en parler. Noël Ahebla, lui, a voulu sortir du silence. Il a fondé en février 2001 African positive, qu’il présente comme la première association où les Africains ne cachent plus leur séroposi tivité. « Les malades sont souvent isolés. On veut les encourager, les soutenir. Et aussi donner un visage et une voix à la maladie. » Avec des médiateurs, il parcourt les marchés, les salons de coiffure africains, fait la sortie des métros, distribuant prospectus ou préservatifs.

En France, plus de 40 % des malades hétérosexuels sont d’origine étrangère (27 % d’origine africaine). Les étrangers forment le gros bataillon des nouveaux cas déclarés, près de 30 %, alors qu’ils ne représentent que 6 % de la population totale. De plus, la majorité des Africains ne connaissaient pas leur séropositivité au moment du diagnostic de la maladie. « C’est pourquoi on essaye au maximum d’inciter au dépistage », rapporte Noël Ahebla. « Chez les Maghrébins, il y a d’abord eu une vague de morts liée à l’arrivée de la came dans les cités », rappelle Reda Sadki, de Migrants contre le sida. « Mais une deuxième épidémie menace, prévient-il, touchant notamment les hommes mariés ayant des aventures homosexuelles, les femmes et les plus jeunes. »

Les familles immigrées ne se réfugient pas toutes dans le silence. « Elles ont aussi une responsabilité, un devoir de solidarité », estime Reda Sadki. Leïla se démène depuis des années pour envoyer des médicaments à son neveu en Tunisie. « Au début, quand je venais en vacances l’été, on me disait : "il est déprimé ", "il est malade". Puis "il a un cancer de la peau" », raconte cette Parisienne. Quand elle a découvert que son neveu avait le sida, et qu’il avait du mal à se faire soigner, elle a promis de l’aider. « Certains ici m’ont dit que j’étais folle, que c’était un engagement à vie. » Un temps, elle s’est approvisionnée chez Aides, puis de piston en association, de médecin militant en pharmacien compréhensif, elle a organisé sa collecte médicamenteuse. Une fois les médicaments obtenus, il reste à les acheminer. « Combien de fois suis-je allée à l’aéroport pour demander à des passagers de prendre avec eux ces médicaments... », se souvient Leïla.

« Grand espoir ». Migrants contre le sida reçoit de nombreux appels au secours, notamment dans le courrier des auditeurs de son émission de radio, sur Fréquence Paris Plurielle. Un parmi d’autres, la semaine dernière : « Je suis un jeune Algérien de 26 ans. Je suis aussi un gay. Je souhaite que vous m’aidiez ou m’indiquiez comment faire pour "immigrer". Sachez que j’habite en Algérie. J’ai un grand espoir en vous. A bientôt. » « Dans ce cas-là, je ne les encourage pas », commente Noël Ahebla. Mais tant que les traitements ne sont pas accessibles au pays, certaines familles essaient tout de même de faire venir leur proche. Ce fut le cas de Karim. Son frère a été condamné à la double peine. En prison en France, il apprend qu’il est séropositif. Il est ensuite expulsé vers le Maroc. Karim lui rend visite et voit son état se dégrader au fil des mois. Le frère est seul dans un village, car toute la famille est en France. « A un moment, il ne pouvait plus bouger, ni se nourrir, je suis parti m’occuper de lui. »

Karim entame alors toutes les démarches pour ramener légalement son frère en France afin qu’il se fasse soigner. En vain. Pendant plusieurs mois, il reste auprès de lui. « Je ne pouvais pas partir sans lui : J’avais peur de ne plus le revoir. » Il parvient finalement à le ramener clandestinement en France. « Là-bas, il n’avait aucun traitement. Ici, il a été hospitalisé plusieurs fois et son suivi médical est assuré. » Aujourd’hui sa famille craint son expulsion, surtout lors de ses déplacements. Malgré cette peur, les deux frères se joindront à Mme K. et à d’autres Maghrébins et Africains à la manifestation parisienne.

(1) Rassemblement samedi 25 mai à 15 heures, à la fontaine des Innocents, Paris 1er, métro Les Halles. Site web : www.survivreausida.net.

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