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À propos du Comité des familles pour survivre au sida (2003–2013)

Priorités et Revendications : 6 Questions, 6 Réponses

19 juin 1998 (papamamanbebe.net)

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1. N’y a-t-il pas un danger de stigmatisation à lier l’immigration et le sida ?

Dire ouvertement que les immigrés paient un lourd tribut au sida demeure un véritable tabou parmi les professionnels de la santé publique. Pendant plusieurs années, le prétexte de la stigmatisation a servi l’immobilisme des pouvoirs publics et des associations de lutte contre le sida. Par exemple, le Réseau National de Santé Publique (RNSP) n’a présenté (devant un public associatif) des données sur le sida au sein de la population étrangère qu’en octobre 1996.

Jusqu’à cette présentation dans le cadre d’une rencontre inter-associative, officiellement, la position du RNSP était de ne pas rendre public ces chiffres afin d’éviter toute stigmatisation des populations concernées. Toutefois, le RNSP a, à plusieurs reprises, précisé que la croissance de l’épidémie chez les hétérosexuels était liée à la sur-représentation des personnes africaines ou d’origine au sein de cette catégorie épidémiologique. Cette précision, dont le but semble avoir été de rassurer la population « générale » (c’est-à-dire les Français hétérosexuels), ne s’est pas heurtée à ce souci de ne pas stigmatiser.

La publication des chiffres du RNSP, révélateurs d’une crise de santé publique, n’a pas mené à d’autres études pour approfondir et améliorer notre compréhension de l’épidémiologie du sida au sein des populations immigrées. Lors d’un entretien enregistré, le Dr Florence Lot nous a d’ailleurs déclaré que ce n’était pas aujourd’hui une priorité pour le RNSP.

Migrants contre le sida demande au RNSP d’inscrire l’étude de l’épidémie au sein des populations immigrées en tant qu’axe prioritaire de ses recherches.

Migrants contre le sida prône l’ouverture d’un véritable dialogue avec le RNSP et d’autres instances de santé publique afin d’améliorer la qualité des travaux épidémiologiques liant immigration et sida, à travers la confrontation des données existantes à la réalité sociale des malades immigrés. Les chiffres et les données produits doivent êtres utiles et pertinents pour les acteurs de terrain.

2. Que disent les chiffres sur l’épidémiologie du sida au sein de la population étrangère en France ?

Aujourd’hui, des chiffres (incomplets) issus de la surveillance épidémiologique du RNSP viennent enfin confirmer ce que nous constatons depuis plusieurs années : la vulnérabilité des immigrés face au sida constitue une urgence de santé publique. Paradoxalement, l’arrivée des nouveaux traitements a creusé les inégalités entre les malades en situation plus précaire et les autres.

Alors qu’elle était jusque-là stable, autour de 14%, la proportion d’étrangers parmi l’ensemble des cas de sida augmente depuis le second semestre 1996. Les malades immigrés sont les derniers à découvrir leur séropositivité et ont un moindre accès aux traitements lorsqu’ils découvrent leur maladie.

Nous savons que ces chiffres s’aggraveront, à cause du silence, de l’immobilisme, et du manque de courage politique des instances de santé publique et de certaines associations de lutte contre le sida, alors même que nous avons besoin de leur contribution dans la lutte en faveur de l’égalité dans les programmes de prévention ciblée et pour un soutien réel aux malades immigrés ou issus de l’immigration.

3.La culture des immigrés constitue-t-elle un frein à la prévention du VIH ?

Non. La culture d’une personne doit constituer un point d’appui et de ressourcement pour la prévention et la solidarité avec les malades.

La position de Migrants contre le sida va à l’encontre de l’orthodoxie ambiante dans laquelle baignent les pouvoirs publics et une partie des chercheurs et spécialistes du sujet qui affirment au contraire que la culture, les traditions, ou les « tabous » des immigrés (notamment maghrébins ou africains) sont à l’origine du silence autour des questions liées au sida et la sexualité.

Migrants contre le sida dénonce la dérive culturaliste qui réduit les cultures en mouvement des immigrés à une conception figée d’une culture arriérée ou « traditionnelle » (en opposition à une culture française de facto jugée moderne, éclairée, etc.). Une telle approche renvoie à une vision statique, au détriment de la richesse et du dynamisme inhérents à la diversité de nos cultures, telles qu’elles sont vécues au quotidien par les premiers concernés, même si c’est de manière conflictuelle avec la culture dominante.

En revanche, nous luttons contre toutes les formes de conservatisme social qui existent indépendamment de la religion ou de la culture, car elles bloquent le dialogue et l’ouverture aux questions, certes compliquées, liant sida et sexualité. Il ne faut pas se tromper d’ennemi, ni confondre le conservatisme social ou l’ordre moral avec son habillage religieux ou culturel. Les violences dont les femmes sont victimes, la situation des jeunes homosexuels issus de l’immigration, ou d’autres formes d’intolérance et de violence, sont des questions liées aux inégalités de pouvoirs dans la société française et n’appartiennent à aucune culture ou religion (même si toutes les religions ont, historiquement, servi à mettre en place et maintenir l’ordre patriarcale ainsi que d’autres inégalités sociales).

4. Quelles sont les causes de la grande vulnérabilité des immigrés face au VIH ?

Trois causes de la grande vulnérabilité des immigrés à l’infection au VIH sont souvent citées : la séro-épidémiologie des pays d’origine, la culture « traditionnelle » ou les tabous de cette culture des immigrés, ou encore la « précarité » à laquelle sont confrontées les populations issues de l’immigration.

Pour Migrants contre le sida, la cause principale de la vulnérabilité des immigrés à l’infection au VIH n’est ni la culture, ni la précarité. Force est de constater que lorsqu’il s’agit de pays fortement touchés par le VIH, le lien avec les pays d’origine est avancé à priori, sans qu’aucune étude sérieuse ne soit jugée nécessaire pour étayer une telle affirmation.

Migrants contre le sida considère que la véritable cause se trouve dans le système de soins français et, la politique de santé publique qui est, aujourd’hui comme hier (avant l’arrivée du sida), fondée sur l’inégalité. Elle repose en effet sur une discrimination notoire quant à l’accès à l’information et l’accès aux soins, écartant de fait les pauvres, les immigrés et les sans papiers. Dans le même sens, depuis les Lois Pasqua de 1993, l’accès à la sécurité sociale (et donc à l’assurance maladie) est irrémédiablement refusé aux étrangers (dits) en situation irrégulière. Et, malgré le développement d’un système parallèle d’aide médicale qui, en principe, permet l’accès de tous aux soins, la pratique hospitalière continue d’exclure de nombreux malades, surtout immigrés. D’ailleurs, le projet classé « top secret » de l’Assurance Maladie Universelle (AMU) pourrait remettre en cause l’existence même de l’aide médicale et exclure une fois pour toute les sans-papiers, qui sont parmi les plus vulnérables face au VIH, de l’accès aux soins.

Réduire la vulnérabilité des immigrés face au VIH nécessite un engagement dans les luttes immigrées pour l’égalité dans l’accès aux soins et en matière de droits sociaux.

5. Les associations de lutte contre le sida en font-elles trop ou pas assez pour les immigrés ?

Ni les bonnes volontés, ni le volontarisme, ne suffisent à masquer l’incapacité flagrante des associations de lutte contre le sida à s’adresser aux immigrées et à prendre en compte les besoins des malades immigrés.

Néanmoins, nous restons convaincus de la capacité de tous les acteurs de la lutte contre le sida à contribuer à une réelle mobilisation et une plus grande solidarité avec les malades immigrés et leurs proches. Il est urgent que ces associations s’engagent clairement à développer et à pérenniser de véritables actions, à la hauteur de l’urgence, en direction des immigrées et de tous ceux qui affrontent à la fois la précarité et le sida.

Il est important de souligner ici que les « migrants » ne constituent pas seulement le dernier « groupe à risque » inventé par les professionnels de la santé ; nos communautés sont en première ligne sur le front du sida. Poser la question de la vulnérabilité des immigrés face au VIH implique une remise en question de l’ensemble de la lutte contre le sida. Il ne s’agit absolument pas de revendiquer une part « immigrée » du gâteau des subventions du sida.

Migrants contre le sida a récemment interpellé la direction de Sida Info Service, appelant à l’ouverture d’un vrai débat sur la double crise à laquelle tous les acteurs de la lutte contre le sida sont confrontés. Il y a d’un côté une crise financière aggravée par les coupures dans les budgets de prévention depuis l’avènement de nouveaux traitements. Ceci semble être aujourd’hui la principale préoccupation des directions des associations de lutte contre le sida. Mais en plus, il y a une véritable crise de santé publique qui a poussé les populations les plus précaires, dont les immigrés, en première ligne sur le front du sida. Force est de constater que les associations de lutte contre le sida « traditionnelles », confrontées à la démobilisation de leurs troupes et préoccupées par leurs crises internes, envisagent difficilement de prendre en compte ces nouvelles réalités de l’épidémie, qui ne sont pas uniquement liées à l’arrivée des nouveaux traitements.

Migrants contre le sida appelle les associations de lutte contre le sida à revenir à leur mission originelle, à s’engager clairement à transformer leur approche de la lutte contre le sida de manière à effectivement prendre en compte les nouvelles réalités concernant les populations les plus vulnérables.

6. Que font les pouvoirs publics pour lutter contre la vulnérabilité des immigrés ?

Les premières subventions pour mener des actions de prévention primaire spécifiques en direction des migrants ont été débloquées en 1989 par le Ministère de la Santé. Presque dix ans plus tard, il n’existe toujours aucun programme d’envergure de prévention ciblée pour informer les immigrées à propos de tous les aspects du VIH. Et la question du soutien réel, médical mais aussi social, aux malades immigrés ou issus de l’immigration, n’est toujours pas à l’ordre du jour pour les pouvoirs publics.

Tout laisse croire que la politique publique en la matière a alors provoqué une course effrénée aux subventions. Derrière un discours intégrationniste de façade, les pouvoirs publics ont en fait mis en place un système ne reconnaissant, paradoxalement, que des entités ethniques ou culturelles. Ce système a alors mis en concurrence les associations issues de l’immigration, pour des subventions dérisoires aussi bien par rapport à l’ensemble du budget consacrée à la lutte contre le sida qu’au regard des moyens nécessaires afin d’obtenir l’égalité dans les programmes de prévention ciblée et un soutien réel aux malades immigrés ou issus de l’immigration.

Les pouvoirs publics portent également une responsabilité en ce qui concerne la prédominance des questions « culturelles » - ainsi que les dérives culturalistes- dans le débat. Cependant, force est de constater que certains acteurs du domaine de la santé issus de l’immigration n’ont été que trop contents de jouer le jeu afin de se trouver une meilleure place dans la gestion des problèmes liées à l’immigration.

Finalement, seule l’émergence, au début de la décennie, d’une lutte menée par des malades étrangers menacés d’expulsion a permis de poser sur la place publique la question du sida en termes d’égalité des droits. Toutefois, les récentes modifications législatives, visant à intégrer les malades étrangers dans les catégories protégées de l’expulsion, ont peut-être réussi à désamorcer le côté revendicatif de cette lutte. En tout cas, ces modifications ont fait apparaître au grand jour les limites de la solidarité vis-à-vis des malades immigrés : plusieurs associations antiracistes ou de lutte contre le sida affichent clairement leur réticence à l’idée de revendiquer la reconnaissance de la totalité des droits sociaux (droit aux soins mais aussi à l’aide sociale, au logement, etc.) de tous les malades étrangers ou issus de l’immigration.

On assiste aujourd’hui à un certain désarroi car, même les approches culturalistes qui ont été à la base de nombreux projets et actions ont montré leurs limites. Du coup, certaines associations de lutte contre le sida envisagent même de se délester du dossier de l’immigration, ou encore de le sous-traiter à des associations immigrées. Dans ce contexte, les malades immigrés ou issus de l’immigration risquent d’être plus isolés, marginalisés, voire invisibles, malgré plusieurs années d’engagement de la part de certaines associations d’immigrés sur la question du sida.

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