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Anne Bouferguène | Annonce de la séropositivité | Femmes séropositives

Anne, vingt-trois ans avec la mort aux trousses

14 novembre 2011 (Ouest-France)

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Anne Bouferguène est l’incarnation d’une certaine forme de réussite. Deux enfants, un couple qui dure, un poste de directrice générale d’une grande entreprise. Une trajectoire pourtant accomplie sous l’effet d’un terrible aiguillon : la menace de mort que faisait peser sur elle le VIH, le virus du sida. Contaminée à 14 ans, elle se libère en publiant le récit de sa vie.

Est-ce la rage qu’elle a mis à enfouir la maladie au plus profond d’elle-même pendant toutes ces années ? Anne Bouferguène est lumineuse, le visage éclatant, le geste énergique. Aucun signe du virus qui l’habite depuis vingt-trois ans, là où tant d’autres sont marqués. Quand ils ne sont pas morts, vaincus par la maladie ou les effets secondaires des traitements. « Dans un sens, j’ai eu de la chance, reconnaît-elle, toute souriante dans ce confortable salon du voyagiste français Voyageurs du Monde, à Paris, dont elle est l’une des directrices. Personne ne peut l’expliquer. » Son terrible hôte indésirable, le VIH, s’est bien manifesté de temps à autre. Rien qui ne l’ait empêchée de fonder une famille. Ni de suivre une trajectoire professionnelle éblouissante, jusqu’à prendre la tête d’un poids lourd du tourisme, Jet Tour -Thomas Cook. Personne, jamais, n’y a soupçonné la quantité astronomique de médicaments que madame la directrice générale avalait, les aphtes géants ou les diarrhées qui la terrassaient.

Jusqu’à ce que la maladie se rappelle à elle, il y a dix-huit mois, par une grosse fatigue, et l’oblige à abandonner ses fonctions. « Fini les tailleurs Paule K, les bagues Chanel, les grosses voitures ! » Elle en a profité pour se retourner sur sa vie. « Mes études, ma carrière... Je me suis rendu compte que le VIH avait décidé de toute mon existence ! J’ai toujours vécu dans la crainte de mourir. Alors j’ai tout fait pour réussir très vite, sans me demander ce que je voulais vraiment. »

« Je voulais vaincre la honte »

Anne Bouferguène, 38 ans, fait partie des malades de la première heure, qui ont contracté un mal dont on parlait très peu. « J’ai appris que j’étais porteuse du virus le 21 juin 1988. À 15 ans. » Elle pense avoir été contaminée à 14 ans, lors de relations avec un garçon qui se piquait à l’héroïne. « Je n’ai pas eu de chance, mais tout cela n’a pas été un hasard. »

Enfant précoce, née à Dijon, elle est première de la classe, mais se sent en décalage avec ses camarades, parmi lesquels elle n’a aucun ami. Sa mère, postière, son père, un militaire de carrière qui l’élève à la dure, ne voient pas son malaise. Elle se rebelle en fréquentant des gens plus âgés, fait des mauvaises rencontres.

À l’époque, l’annonce de la maladie vaut condamnation à mort. « Les perspectives de vie étaient de trois à onze ans. » L’adolescente refuse la mort qui rôde, redouble d’efforts en classe, devient championne de France d’épée en équipes, ne rate jamais son footing quotidien. Une seule fois, à 17 ans, elle dévoile sa maladie, au couple qui l’accueille lors d’un voyage aux États-Unis. « Ils m’ont renvoyée en France. » Un traumatisme terrible, qui la convainc de se taire.

Lycéenne brillante, elle emprunte la voie royale : bac C, classe prépa, école de commerce, l’ESC Dijon, puis une spécialisation dans la finance, la filière la plus prestigieuse à l’époque. Sans jamais se demander si cela lui plaît. « J’ai choisi ce qu’il y avait de plus élitiste, ce qui me permettait la plus forte ascension sociale. Je voulais sans doute vaincre la honte qui m’habitait, et qui rejaillissait à mes yeux sur ma famille. Si j’ai réussi à cacher aussi bien mon état de santé, c’est sans doute à cause de ce fort sentiment de honte. »

Et puis il faut vivre, vite. Elle se marie à 18 ans, divorce, rencontre un nouveau compagnon, avec lequel elle a deux enfants, 7 et 10 ans aujourd’hui. « Oui, il est possible d’avoir des enfants séronégatifs. Nous les avons conçus naturellement, car les trithérapies inhibent le virus et rendent le risque moins fort pour le conjoint. Enceinte, j’ai été traitée, puis j’ai accouché par césarienne. »

À l’heure où elle parle, ses seules inquiétudes concernent les retours négatifs que pourraient avoir ses enfants. Elle se sent mieux dans son jean et ses baskets qu’elle ne l’a jamais été. « J’ai repris une activité allégée chez Voyageurs du Monde, grâce à son responsable qui me soutient. J’ai écrit ce livre, moi qui avais toujours rêvé d’écrire. »

Surtout, pour la première fois, elle donne du sens à son existence. « J’ai pu le faire en acceptant que l’épée de Damoclès s’éloigne un peu. Je ne regrette pas ma vie passée. Ayant tout réussi très tôt, je me sens libre. Mais j’ai toujours tout accompli par rapport à moi, j’ai très peu pensé aux autres. J’espère que le fait de parler aidera ceux qui ne peuvent pas le faire. » Surtout les femmes. Celles qui se cachent, et dont elle devine qu’elles sont nombreuses...

Florence PITARD.